Gentil de St Martin


Des souvenirs tragiques se rattachent à la construction de l'abbaye St Martin du Canigou. Il faut que je vous les raconte.

Carillonnez gaiement, cloches de la chapelle, car c'est jour de grande fête à Saint-Martin-du-Canigou : au milieu des pèlerins venus de tous les coins du Roussillon, Gentil, fils de Taillefer, a été sacré chevalier par Guifre, et Griselda, la belle bergère, vient déposer entre ses mains sa couronne de reine de la fête. Mais Taillefer voit d'un mauvais œil le rapprochement amical de cette fille de manant avec Gentil de noble famille ; il ordonne à son fils de renoncer à cet amour indigne.

Tandis que les joueurs emplissent l'air de leurs harmonies, on annonce que les Maures ont envahi le Roussillon, débarquant sur la cale d'Argelès; les deux frères Taillefer et Guifre partent aussitôt pour combattre l'ennemi. Mais Gentil pense à Griselda et, l'amour l'emportant dans son cœur sur le devoir, il va se réfugier derrière le manteau de neige du Canigou : tel Télémaque dans la grotte de Calypso.

O doux enchantement ! Comme il admire la nature, une belle inconnue le prend par la main et le conduit auprès de Fleur de Neige, la blonde fée au regard séduisant; avec son air majestueux et son sourire aimable, Fleur de Neige lui rappelle Griselda, une Griselda qui aurait échangé ses habits grossiers de bergère contre une admirable robe blanche étincelante de pierreries. Il va tomber en extase devant elle lorsque le souvenir de la réalité frappe son esprit.

— Adorable princesse, s'écrie-t-il, c'est à regret que je dois t'annoncer mon départ. Je voudrais vivre à tes pieds, mais je dois aller combattre les Maures, les archers m'attendent avec impatience. Ce serait trahir ma patrie que ne pas me rendre a mon poste.

Mais sur un geste de Fleur de Neige, des nymphes captivantes paraissent devant Gentil et l'entraînent, comme en un rêve délicieux, sur les bords de l'étang de Cady, où il s'endort, ivre d'idéale Beauté. A son réveil Gentil se trouve dans une gondole dorée, au milieu de naïades qui tiennent les avirons; on le dépose dans le palais d'ivoire des fées où l'attend un char aérien en or et argent, orné de perles, attelé de sept daines agiles que guidera Fleur de Neige. Et en route, à travers les montagnes féériques et les plaines neigeuses qui font du Canigou une région merveilleuse : un splendide panorama se déroule devant les yeux des heureux voyageurs, qui vont d'Eyne à Gérone, dans la vallée du Sègre et la Seu d'Urgell, au sommet du Neto maudit et enfin descendent aux pieds du Canigou, dans la vallée de la Têt.

Gentil, ébloui par toutes les merveilles qu'il vient de voir, consent à célébrer ses fiançailles avec Fleur de Neige victorieuse. Fleur de Neige reçoit des présents de ses compagnes : la fée de Mirmande lui offre un miroir diamanté; la fée de Galamus des topazes de Bugarach, la fée de Ribas une couronne d'or; la fée de Banyolas un voile nuptial merveilleusement tissé; la sirène de Rosas des branches de corail et des perles; la fée de Fontargent l'anneau de fiançailles et la fée de Lanos une harpe d'or. Dans son ravissement, Gentil chante son amour lorsqu'on entend un bruit insolite qui fait s'envoler les fées. C'est Guifre d'Arrin qui arrive, battant en retraite. Après la disparition de Gentil, Guifre s'était porté à la rencontre des Sarrazins, dans la vallée de Corneilla, mais n'avait pu supporter leur choc et s'était réfugié dans les montagnes du Canigou, espérant y trouver son compagnon. Quel ne fut pas son désespoir et sa colère lorsqu'il aperçut Gentil couvert de joyaux, une harpe entre les doigts, et privé de l'épée qui lui avait été confiée. Furieux, le cœur débordant d'indignation, il se précipite sur lui et le lance dans un précipice, et le corps de Gentil dégringole jusqu'à la plaine de Cadi où les fées éplorées vont le recueillir.

Guifre descend aussitôt dans la plaine, et, recrutant des guerriers sur son passage, se porte vers Collioure, au secours de Taillefer, qui brûle les galères ennemies. Les Maures sont cernés par les deux armées et mis en déroute.

Dès que Taillefer vainqueur revoit le comte Guifre, il lui demande ce qu'est devenu son fils Gentil :

— Gentil, répond tristement Guifre, doit être aux sommets du Canigou.

— Allons donc à sa rencontre.

Les deux frères arrivent juste au moment où on rapporte le corps déchiqueté de Gentil. Le père désespéré se prosterne devant le cadavre, mais sa douleur se transforme bientôt en colère, et il demande, menaçant, le nom du meurtrier de son fils : Guifre, consterné, avoue loyalement son crime, attendant avec résignation le coup d'épée vengeur de Taillefer; mais on sépare les deux frères et on procède à la sépulture de Gentil.

Le comte Guifre fait le vœu de construire en cet endroit un monastère et d'y finir ses jours, et bientôt s'élève l'abbaye de Saint-Martin pour lequel la comtesse Guifre brode une nappe d'autel en argent et en soie. Les fées chassées ainsi de ces parages ne reparurent plus sur le Canigou. Quant à la pauvre bergère, Griselda, elle perdit la raison en apprenant la fin tragique de son bien-aimé.



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