Le rocher du capucin


Dans ses Recorts d'un excursionista, Bosch de la Trinxeria parle d'un roc que l'on aperçoit à deux kilomètres de la route reliant Prats-do-Mollo à la Preste : l'éloignement donne au touriste l'illusion d'un frère encapuchonné qui serait agenouillé sur la crête de la montagne et absorbé par la lecture d'un bréviaire; la silhouette du religieux se détache nettement à l'horizon, et on remarque avec étonnement les justes proportions de son corps, qui semble avoir été ciselé par un habile sculpteur. C'est pourtant une œuvre de la nature, car plus un approche et mieux on distingue l'imprécision des formes ; on croyait voir une statue parfaite et ce n'est même pas l'ébauche d'un apprenti ; c'est tout simplement un amas de pierres granitiques. Ces pierres, à qui le hasard semble avoir donné une forme humaine, ont pourtant leur légende.

Frère Miquel faisait partie du couvent de Sainte Marguerite (situé au cal d'Arès), où se réfugiaient au moment de la rafale les voyageurs perdus dans la montagne. Un soir il se munit de victuailles, de vin généreux et se mit en route vers le Col à travers les sentiers couverts de neige : il s'ensuit un temps affreux ; un vent glacial lui fouettait la figure lorsqu'il crut entendre soudain des cris désespérés. Guidé par le son de la voie inconnue il fit d'actives recherches dans le ravin et découvrit deux êtres à demi ensevelis sous les neiges : une adorable jeune fille et son vieux père.

Frère Miquel les sauva de leur périlleuse position, leur offrit des vivres et les accompagna au couvent. Mais comme la jeune fille marchait avec beaucoup de difficulté, il la porta courageusement sur ses épaules jusqu'à destination. Les pauvres voyageurs trouvèrent au couvent bonne table, bon feu et bon gîte, en attendant de reprendre leur route à travers la montagne. Mais la belle jeune fille produisit une profonde impression sur l'hôte généreux. Et comme les premières passions sont toujours les plus violentes, frère Miquel fut en proie au plus ardent amour: en vain lutta-t-il contre lui-même et se soumit-il aux plus dures mortifications, en vain pria-t-il Dieu de lui rendre la tranquillité, le démon semblait attiser sa flamme et rendre plus vivante à sa mémoire l'image de la séduisante inconnue.

Le malheureux résolut de fuir la présence de la jeune fille et quitta le couvent pendant la nuit, se dirigeant vers Prats. Mais l'orage éclata dans la montagne et le frère tout tremblant marcha dans les ténèbres, taudis que le tonnerre grondait. Les éclairs illuminaient des apparitions fantastiques.

Vaincu par les éléments, le religieux tomba, et autour de son corps, accoururent les démons qui venaient s'en-prendre son âme. Mais l'ange gardien vint sauver frère Miquel :

— « Agenouille-toi, lui dit-il, car ton péché est grave. Tu resteras en prières jusqu'au jugement dernier.

Et voilà pourquoi on voit encore le frère agenouillé sur la crête de la montagne. Les gens du pays prétendent même que, pendant l'orage, le pauvre frère pousse des cris lamentables :

« Pardoneu me, Deu meu !.., Prou, prou...,. Ay ! desgraciat de mi ! » (Pardonnez-moi, mon Dieu ! Assez, assez Ah ! Malheureux que je suis !)

Et en entendant ces plaintes les bergers s'enfuient en faisant le signe de la croix.



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